Il y a des jours où rien ne manque vraiment.
Pourtant, quelque chose résiste. Comme une impression que le présent ne suffit pas tout à fait.
Une nostalgie diffuse…
Un ennui difficile à tolérer…
Une impression d'insatisfaction permanente…
Ou plutôt une lucidité accrue du temps qui passe.
Une difficulté à se laisser porter par une insouciance simple.
Comme si l’on se sentait constamment balloté entre ce qui a été et ce qui sera, sans parvenir tout à fait à habiter l’instant présent.
C'est ainsi que je nomme la mélancolie. Ou du moins que je cherche à la définir.
Non pas une maladie. Non pas une souffrance nécessairement. Ce dont je parle ici est autre chose.
En tant que médecin, j'ai appris à reconnaître la souffrance lorsqu'elle devient maladie. Mais j'ai aussi appris qu'il existe des expériences humaines qui ne relèvent pas de la pathologie.
Une expérience plus discrète, plus ancienne peut-être, qui n'appelle pas un traitement mais cherche, elle aussi, une manière d'être habitée.
Comme une gravité intérieure, accrochée au corps depuis toujours, qui place celui qui l'éprouve toujours un peu ailleurs : dans une sensibilité particulière au monde, une manière constante d’être traversé par les nuances, les souvenirs, les possibles.
Une conscience aiguë de l'impermanence des choses, de ce qui passe, se transforme, disparaît.
Une tonalité intérieure qui persiste, même lorsque tout va bien.
Mais aussi celle d’une impatience presque fébrile. Une difficulté à attendre, comme un besoin que quelque chose change, qu’une part de soi trouve enfin un espace où s’exprimer.
Comme si quelque chose en nous restait en suspens, en retrait du monde. Une sensibilité sans espace pour se déployer, un élan qui ne trouve pas son chemin.
Une contradiction qui trouve son point commun, il me semble, dans un rapport singulier au temps.
Cela me fait penser à Husserl, à la manière dont il décrit la conscience du temps à travers la rétention et la protention : ce qui, du passé, demeure encore dans le présent, et ce qui, de l’avenir, s’y dessine déjà.
Peut-être que la mélancolie se loge aussi dans cette tension entre ce qui continue de nous habiter et ce qui cherche encore à advenir ?
Il y a quelques années, je suis tombée sur une expression du psychologue et philosophe A. Huygens qui m'a profondément touchée. J'ai eu le sentiment qu'il mettait des mots, poétiquement, sur ce que je peine à décrire :
« Une manière d'être à fleur et fond de monde. »
Personnellement, l'expérience de la maladie a rendu cette gravité intérieure plus présente encore. Elle a rendu plus aiguë cette perception du temps qui passe, de l’éphémère et de la fragilité. Mais elle a aussi fait naître une impatience nouvelle : celle de vivre davantage, parfois même plus vite, comme si le temps venait à manquer.
Et j’ai remarqué que c’était précisément lorsque la mélancolie se faisait plus présente que créer devenait un besoin, et non plus seulement un plaisir. Quand les mains ont besoin d’être occupées pour apaiser ce sentiment. Quand le faire doit prendre le dessus sur l’être.
Et c'est peut-être ici que je comprends pourquoi, plus largement, certaines sensibilités ont tant besoin de créer.
Non pas pour fuir cette mélancolie. Ni pour la guérir.
Plutôt pour l’accompagner. Pour lui donner une forme. Pour transformer ce qui demeure diffus et pesant en quelque chose qui puisse être regardé, touché, partagé.
Créer ne fait pas disparaître ce sentiment.
Mais, pendant un instant, il lui offre un lieu où exister autrement.