Carnet de céramique #2 - Le processus créatif, source d’élan vital

« L’élan jaillit d’une source profonde et intime de l’être »
— Minkowski

L’outil principal en céramique : les mains

Créer commence souvent par quelque chose de presque invisible. Une sensation, une image, un mouvement intérieur difficile à saisir mais impossible à ignorer.

Avant même de commencer, quelque chose est déjà en train de se mettre en route.

Tout commence par une idée qui met peu à peu le corps, l’attention et l’imaginaire en mouvement. L’idée n’est pas seulement une pensée : elle agit comme une force. Elle déploie un élan, ouvre des possibilités, esquisse déjà une forme à venir.

Le psychiatre et historien de l’art Hans Prinzhorn parlait d’une « force irrépressible » poussant à la concrétisation du psychisme. Une nécessité plus qu’un simple désir. Créer ne relève pas uniquement du loisir ou du plaisir : il y a parfois dans le geste créatif quelque chose de plus profond, une tension intérieure cherchant à prendre forme.

« Avoir une idée est une espèce de fête »
— Deleuze

Pièces prêtes pour leur première cuisson

Les idées mettent en circulation des images, des désirs, des mouvements et esquissent déjà un avenir. Peut-être est-ce pour cela que certaines idées nous traversent avec autant de puissance : elles nous projettent immédiatement vers quelque chose qui n’existe pas encore, mais qui cherche déjà à apparaître.

Avec le temps, j’ai compris que la création occupait cette place dans ma vie. À travers la céramique, mais aussi l’écriture et d’autres formes d’expression artistique, créer est devenu une manière de traverser le temps, de remettre en circulation quelque chose qui semblait figé.

La maladie, l’angoisse ou la dépression suspendent souvent le rapport au temps. Le corps ralentit, l’avenir semble se fermer. Le philosophe et psychiatre Eugène Minkowski décrivait cette expérience comme une attente immobile, où l’on ne marche plus vers l’avenir mais où l’on attend qu’il vienne à nous.

Dans ces moments-là, le geste créatif peut devenir un point d’appui. Et cela vaut pour toute forme de création artistique, quelle qu’elle soit. Tourner une pièce, écrire, peindre, modeler, composer : autant de manières de réintroduire du rythme, de la présence et une forme d’élan vital. Une manière aussi de retrouver une continuité avec soi-même, avec son corps, avec le vivant.

Nettoyage d’une pièce avant cuisson

Il y a quelque chose de profondément apaisant dans la répétition du geste, le contact de la matière, l’attention portée aux formes. Comme si le corps retrouvait peu à peu une manière d’habiter le temps autrement.

Créer ne répare pas tout.

Mais la création ouvre un espace où quelque chose peut circuler à nouveau. Une tension se transforme, une émotion trouve une forme, un mouvement réapparaît. Le geste créatif ne fait pas disparaître les épreuves, mais il permet parfois de remettre le corps et la pensée en mouvement quand tout semble suspendu.

Créer, c’est peut-être aussi cela : rouvrir un avenir. Comme une manière de résister à l’immobilité, à la lassitude, à ce qui fige le mouvement en nous.

Cette réflexion a profondément nourri mon parcours, au point de devenir le sujet de ma thèse de médecine, croisant recherches scientifiques, philosophie et expérience du processus créatif.

Aujourd’hui encore, cette sensibilité traverse mon travail de céramiste.

Chaque pièce porte en elle cette attention au geste, au temps, aux traces laissées par les transformations que nous traversons.

Etape du tournassage

Cet élan vital est le premier mouvement du processus créatif : un mouvement presque imperceptible, une lumière discrète qui continue de nous orienter quand tout semble vaciller. Traversée par ce vert doux et lumineux, cette idée a donné naissance à ma série Espérance, que vous pouvez retrouver ici.

Mais l'élan vital n'est peut-être que le seuil. Une fois franchi ce premier pas, le processus créatif nous conduit vers un état de présence singulier, proche de l'immersion ou de la rêverie éveillée, où le temps semble suspendre son cours…

C'est cette expérience que j'aborderai dans le prochain épisode des carnets de céramique.

« Une nécessité intérieure »
— Kandinsky

Article inspiré de ma thèse de médecine : L’apport de l’art dans nos pratiques médicales - 2020





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