Carnet de céramique #3 - Créer, pour retrouver le sentir

Il existe parfois, au cœur du processus créatif, un état difficile à décrire : une sensation de bascule progressive vers une autre manière d’être présent au monde.

L’attention se resserre. Le geste devient plus précis. Le temps semble se dilater ou se transformer autrement. Il passe parfois très vite, tout en laissant la sensation d'un instant plus dense.

Quand je travaille la terre, il arrive que tout le reste devienne plus flou : les pensées habituelles, les inquiétudes, le bruit extérieur. L’attention se déplace vers la matière, les sensations, les mouvements du corps, le rythme du souffle.

Centrage et réalisation de la quille

Le philosophe et hypnothérapeute François Roustang rapprochait l’hypnose d’une « redistribution des paramètres de l’existence ». Une manière de modifier temporairement notre rapport au monde, au corps et à nous-mêmes.

Le tournage, lorsqu'il est maîtrisé, renforce peut-être encore cette expérience. Il y a d'abord le mouvement circulaire du tour, cette rotation continue qui capte naturellement le regard et rappelle certains procédés utilisés dans les inductions hypnotiques. Puis il y a le contact direct avec la matière : la terre qui glisse sous les doigts, la pression des mains, le juste équilibre à trouver pour ne pas décentrer la terre, les ajustements constants du corps et du geste.

Descente de la quille

Je travaille essentiellement en extérieur. L’air au contact de ma peau, la chaleur du soleil, le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, l'odeur des arbres ou de la terre humide viennent se mêler à l'expérience et participent à l'amplifier. Les sens restent éveillés, tandis que l'attention se resserre. Peu à peu, le monde extérieur semble s'effacer ; ou peut-être devient-il au contraire plus présent que jamais, pleinement intégré au geste lui-même.

Soleil couchant sur l’atelier

Pendant quelques instants, les pensées répétitives perdent de leur emprise. L'attention ne cherche plus à analyser, interpréter ou juger. Elle se tourne vers ce qui est simplement là. Une étrange sensation apparaît. Celle d'être ici et ailleurs à la fois.

Pour François Roustang, cet état ouvre sur une forme de perceptude : une ouverture sensorielle élargie où les sensations reprennent le premier plan avant même que nous leur donnions un sens.

« Le sentir tout à la fois »
— François Roustang

Ouverture de la terre

Non pas simplement avoir des sensations, mais s'ouvrir à elles. Laisser le son, le mouvement, la lumière, la matière nous traverser avant de chercher à les organiser ou à les comprendre.

Comme si, pendant un instant, il devenait possible d'habiter pleinement l'expérience avant de la nommer, de retrouver un rapport plus immédiat au monde, proche de celui du jeune enfant qui découvre avant d'expliquer.

C’est dans cet état qu'apparaît une sensation d'unité retrouvée.

Première montée des parois

Chaque expérience créative devient alors une manière de retrouver un accord avec soi-même. Quelque chose dans le corps semble à nouveau s'accorder, sans qu'il soit nécessaire de tout expliquer ou de tout comprendre.

Ces états ne sont sans doute pas aussi exceptionnels qu'ils peuvent le paraître. Nous les traversons tous, à des degrés divers, chaque fois que notre attention se trouve profondément engagée dans une expérience.

La création offre un espace privilégié pour les retrouver.

Peut-être est-ce à partir de cette disponibilité nouvelle, de ce retour au sentir, que l'imaginaire peut ensuite se mettre en mouvement.

C'est cette question de l'imagination, de ce qu'elle rend possible lorsqu'elle se met en mouvement, que j'explorerai dans le prochain carnet de céramique.

« Pour qu’une conscience puisse imaginer, il faut qu’elle soit libre »
— Jean-Paul Sartre

Lumière du soir sur les pièces fraichement tournées

Article inspiré de ma thèse de médecine : L’apport de l’art dans nos pratiques médicales - 2020

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Carnet de céramique #2 - Le processus créatif, source d’élan vital