Carnet de céramique #4 - Imaginer, ouvrir le champ des possibles

« Entre l’imagination et la perception, le lien est indissociable. L’indétermination de la seconde suscite les propositions de la première »
— François Roustang

Carnet de croquis

Il existe, dans le processus créatif, un moment particulier où rien n’est encore arrêté.

Une idée précède souvent le geste, dans mon travail : un bol, une tasse, un vase… Une forme apparaît dans mon esprit. Une couleur l'accompagne. Puis vient la rencontre avec la terre.

Parfois, une courbe ne se révèle pas tout à fait comme je l'avais imaginée. Une proportion change. Une forme en suggère une autre.

Peu à peu, ce qui semblait évident cesse de l’être.

Une pièce peut encore devenir autre chose.

Plusieurs formes coexistent alors dans un même état de matière. Rien n’est définitivement choisi tant que le geste continue. Ce moment est fragile. Très vite, une forme se stabilise, s’impose, se ferme.

Instant de tournage

C’est peut-être là que l’imagination prend une autre dimension : non plus seulement comme une idée de départ, mais comme la capacité à maintenir ouvert le champ des possibles.

Le philosophe Jean-Paul Sartre distinguait perception et imagination. La perception nous place face à une réalité qui ne se donne jamais entièrement. Il prend l'exemple d'un cube : nous n'en voyons jamais qu'une seule face à la fois. Toute chose conserve une part cachée.

En céramique, un miroir placé devant le tour révèle cette face cachée. Il fait apparaître des courbes, des déséquilibres ou des proportions qui nous avaient échappé.

L’imagination va un peu plus loin. Elle ne nie pas le réel. Elle l’élargit. Elle permet d’entrevoir ce qui n’est pas encore là, ce qui pourrait advenir autrement : un col qui s’allonge, une courbe qui se dessine différemment, une tasse qui devient finalement un vase…

Le miroir ouvre la perception et aide à mieux voir ce qui est déjà là. L’imagination aide à accueillir ce qui cherche encore à advenir.

Cela revient parfois à suspendre son intention première pour sentir ce que la terre propose en retour. Sous les doigts, la terre résiste parfois. Ou bien elle cède et ouvre un chemin auquel je n'avais pas pensé.

Instant de tournage #2

Imaginer ne consiste alors pas seulement à concevoir une forme avant qu'elle n'existe.

C'est peut-être aussi accepter de ne pas savoir trop vite ce qu'elle deviendra.

Détail de courbes

Cette ouverture n'est jamais infinie. Je crée des objets destinés à être utilisés. Leur fonction dessine déjà un cadre. Une tasse doit pouvoir être tenue naturellement entre les mains, un bol accueillir un repas, un vase trouver son équilibre.

Mais loin de limiter l'imagination, ce cadre la nourrit. Parce qu'il pose des contraintes, il invite à explorer plus finement les variations d'une courbe, d'une proportion, d'une texture ou d'une couleur. L'imagination ne cherche plus n'importe quelle forme ou n’importe quelle couleur, mais la plus juste.

Vase avant sa deuxième cuisson

L’imagination ne s'arrête pas à la réalisation de l'objet lui-même. Elle se poursuit dans le choix d’un nom de collection, une photographie, quelques mots dans un carnet… Peu à peu, c'est un univers entier qui apparaît.

Comme l'écrivait Gaston Bachelard, l'imaginaire demeure vivant tant qu'il reste en mouvement, occupé sans cesse à changer ses images. Une image qui se fixe trop vite risquerait de couper les ailes à l'imagination...

Cette imagination en mouvement ne transforme pas seulement ce que nous créons. Elle déplace aussi notre regard sur ce que nous vivons. C'est cette idée que j'explorerai dans le prochain carnet de céramique.

« L’imagination n’est pas, comme le suggère l’étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité. Elle est une faculté de surhumanité. »
— Gaston Bachelard

Jeu de formes

Article inspiré de ma thèse de médecine : L’apport de l’art dans nos pratiques médicales - 2020

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